PORTRAIT DE PIERRE NEVOUX, RESPONSABLE PEDAGOGIQUE D’ESPAGNOL

C’est au tour de Pierre Nevoux, de se prêter au jeu des interviews du corps pédagogique de Tremplin IEP. Il est responsable pédagogique d’espagnol.

Bonjour Pierre, merci de vous prêter au jeu, commençons par les présentations. Qui êtes-vous et quel est votre parcours ?

Bonjour ! Ma formation n’a rien de très exotique. Originaire d’un petit village de la Sarthe, j’ai fait une Classe Préparatoire littéraire à Rennes, après un bac littéraire. Admis en 2001 à l’ENS Lettres et Sciences Humaines de Lyon, j’y ai préparé une double licence en Espagnol et Lettres Modernes, puis l’agrégation d’Espagnol. Enfin, j’ai enchaîné avec un doctorat, achevé en 2012.

Mais comme on n’apprend pas tout dans les livres, j’ai aussi voyagé : une année comme étudiant Erasmus à Salamanque, en Espagne ; une autre après l’agrégation en Amérique Latine, et surtout au Pérou – où nous enseignions le français avec ma compagne (qui est professeur d’allemand) dans une Alliance Française. J’ai aussi passé un an à Berlin. Au terme de ces séjours à l’étranger, j’ai enseigné 7 ans à l’Université de Lille 3, avant d’intégrer un lycée, puis des classes préparatoires. J’ai rejoint l’équipe pédagogique de Tremplin IEP en 2010.

Pourquoi l’espagnol ?
Par un concours de circonstances. Un peu comme Guillaume Lurson (NdlR : interview précédente) qui a choisi la philosophie par rencontre…

Au collège, j’avais commencé – parallèlement à l’anglais – à faire de l’allemand tout seul pour participer aux échanges scolaires.  Ayant des origines italiennes et siciliennes, j’ai aussi fait de l’italien au lycée. Si j’ai finalement choisi l’espagnol plutôt que les lettres modernes, l’histoire ou l’anglais, qui m’attiraient aussi beaucoup, c’est tout simplement parce j’appréciais particulièrement le professeur d’espagnol !

J’ai toujours aimé l’apprentissage des langues étrangères en général car une langue est beaucoup plus qu’un simple outil pour communiquer, elle porte aussi une pensée. Dans chaque langue, il y a une manière de voir le monde et d’approcher le réel qui est différente. Parfois aussi, un individu présente une personnalité différente selon les langues qu’il utilise. Par exemple, quelqu’un de réservé dans sa langue natale, s’extériorisera davantage dans une langue étrangère, qui lui offre un masque, et donc l’opportunité de s’exprimer tout en ayant l’impression de demeurer caché, à l’abri.

Parler d’autres langues facilite aussi les rencontres, aide à vraiment découvrir un pays, pas uniquement comme un touriste ne maniant qu’une langue étrangère. Car les gens sont naturellement plus disposés à échanger quand on s’adresse à eux dans leur langue, et on peut avoir des discussions de fond plus facilement. Bref, maîtriser des langues étrangères est un atout majeur selon moi. Ce n’est pas seulement pour avoir une bonne note – ou plus tard un travail – qu’on apprend l’espagnol, l’anglais, l’italien, l’allemand, ou d’autres langues bien sûr, c’est aussi et surtout pour s’ouvrir sur le monde.

Si vous deviez définir les grandes lignes de cette culture hispanique de diriez-vous ?

J’aurais bien du mal à répondre, tant le monde hispanophone est immense, et varié… En France, on a l’habitude de différencier deux blocs, l’Espagne et l’Amérique Latine. C’est très grossier et caricatural, car l’unité même de l’Espagne est loin d’aller de soi. Alors comment la couler dans un seul moule avec les vingt pays hispanophones de l’Amérique Latine ?! L’hétérogénéité du monde hispanique est d’ailleurs une des grosses difficultés de la formation pour Tremplin IEP, en particulier pour les revues de presse. Là où pour l’italien et l’allemand, il est plus simple de rassembler des informations et d’approfondir des problématiques, en espagnol (comme en anglais), il faut parcourir 21 pays et deux continents sur le même nombre de pages…

Néanmoins, au risque de confirmer des lieux communs, on pourrait dire qu’un élément marquant de l’Espagne actuelle est l’énergie avec laquelle beaucoup affrontent les problèmes. Plutôt que de se plaindre ou de grogner à la française, une majorité d’Espagnols cherchent à conserver leur joie de vivre dans la sphère privée. A cet égard, le fait que les cafés soient longtemps restés pleins malgré la crise est tout sauf anecdotique. Un Français trouvera peut-être étonnant qu’un Espagnol continue y à prendre son petit-déjeuner pendant la pause du matin ou qu’il fasse la tournée des bars chaque week-end ou presque, malgré d’importantes restrictions concédées par ailleurs. Mais c’est que la rue est en Espagne – beaucoup plus qu’en France – un espace public, un lieu de rencontres, et le café, l’épicentre de cette sociabilité. En ceci, battre le pavé de bar en bar, de tapas en tapas, est une forme de résistance à la crise, le refus de renoncer à une joie collective essentielle à la vie. On pourrait alléguer que, contrairement à une manifestation ou une grève, cette forme de mobilisation renonce à tout rapport de force politique. De fait, il n’existe pas vraiment en Espagne de culture ancrée de la protestation, si bien que beaucoup endurent des « réformes » qui paraîtraient insupportables à de nombreux Français. Néanmoins, malgré (ou en raison de) l’absence d’une représentation syndicale et politique jusqu’ici susceptible de les défendre, c’est bien en Espagne que s’est constitué le mouvement du 15-M (le 15 mars), des milliers de jeunes indignés occupant la Puerta del Sol et de nombreuses autres places et rues du pays pour chercher à refonder la démocratie et une société plus juste – un mouvement qui, facilitant l’essor de nouveaux partis comme Podemos et Ciudadanos, est en passe de renouveler profondément le paysage politique espagnol.

Concernant l’Amérique latine, j’ai notamment retenu du Pérou la gentillesse des gens, et une grande forme d’humanité, de simplicité. A Cuba, les gens sont aussi beaucoup plus faciles de contact. Malgré les pénuries de toutes sortes – ou justement pour cela –, les gens sont infiniment plus solidaires et généreux que la majorité de nous-autres. Là-bas, l’entraide est une nécessité quotidienne, et se fait spontanément ; comme autrefois dans nos villages, les voisins mettent leurs outils en commun, ou se rendent mutuellement service. Ce que l’on cherche à redécouvrir dans nos villes d’Europe où chaque foyer, disposant de tout, aurait tendance à vivre en autarcie.

Joli parcours quoi qu’il en soit, c’est le moins qu’on puisse dire, votre thèse était axée sur quel sujet d’ailleurs ? 

Ma thèse portait sur la littérature espagnole du XVIIe siècle, ce qu’on appelle le Siècle d’Or. Plus précisément, j’ai étudié la représentation de l’Europe dans des romans de cette époque. Je suis arrivé à ce sujet en cherchant à concilier mon besoin pour la littérature et la volonté de réfléchir au destin de l’Europe.

En l’occurrence, je suis parti d’un double constat : d’une part, la plupart des romans espagnols des XVe-XVIIe siècles voyaient leur action cantonnée à la péninsule Ibérique ; d’autre part, les rares qui s’en écartaient se tournaient presque exclusivement vers l’Europe, alors que l’Amérique Latine ou l’Afrique auraient offert des réserves d’exotisme précieuses pour des récits d’aventures comme les livres de chevalerie. De plus, parmi les romans qui s’ouvrent sur l’Europe, on trouve plusieurs textes majeurs, écrits par de grands auteurs. J’ai donc cherché à comprendre ce qui poussait ces écrivains espagnols à élargir ainsi leur univers fictionnel vers le reste du continent. Et il s’est avéré qu’à d’importantes motivations esthétiques se joignait la volonté d’aller à la rencontre d’un horizon désormais incontournable dans la vie des Espagnols. Au XVIIe siècle, en effet, l’Europe était en passe de se substituer à la Chrétienté médiévale et émergeait comme un espace géopolitique, où était remise en question la suprématie espagnole. Investir l’Europe par la fiction était donc un moyen, pour les romanciers, d’explorer l’histoire en cours et de la réécrire en y projetant un imaginaire propre.

Qu’est-ce qui vous a motivé à rejoindre l’équipe de  Tremplin IEP ?
Outre les motivations déjà exposées par Arnaud Baubérot (NdlR : l’interview précédente) que je partage, j’ai été attiré par la possibilité d’être en phase avec l’actualité, de combiner mon goût pour les thèmes classiques et l’histoire contemporaine. C’est aussi rejoindre comme l’a souligné Arnaudune équipe soudée dont les échanges sont très constructifs. On ne se voit pas souvent, mais lors de nos réunions, c’est en général fructueux. Et malgré la distance, nous avons des échanges soutenus par mails entre les différents formateurs, afin d’améliorer constamment la formation, de l’adapter aux besoins des préparationnaires.

Eloignons-nous un peu de la formation, quel regard portez-vous sur l’enseignement secondaire ?

Pendant deux ans, j’ai enseigné dans un lycée, à Dunkerque. Sur le plan des relations humaines, j’ai trouvé cela personnellement plus épanouissant que l’Université, même si à certains égards c’est aussi plus compliqué. Dans le secondaire, on suit les élèves de beaucoup plus près, alors que l’anonymat règne à l’Université, où les étudiants sont très peu accompagnés. En revanche, il est de plus en plus difficile de captiver les élèves, et de garder leur attention, voire de leur faire assimiler l’idée qu’apprendre présente un intérêt. En caricaturant – les jours de grande fatigue qui poussent à voir tout en noir –, des collègues ont l’impression que l’essentiel pour beaucoup de lycéens n’est pas de se construire, de découvrir qui ils sont et quel est le monde qui les entoure, mais simplement de se retrouver entre eux, d’échanger, que ce soit en direct ou via leurs portables et les réseaux sociaux. Dans ce cas-là, plutôt que d’ouvrir sur le monde, ce cordon ombilical numérique (ou « e-doudou »…) rend prisonnier d’un horizon limité.

D’ailleurs, l’argument du : « on trouve tout sur Internet » n’aide pas à construire une pensée. C’est le côté « obscur » du Web. Avoir accès à des informations ne signifie pas construire une pensée. Pour cela, il faut être capable d’analyser, trier, organiser, mémoriser ces informations. Il faut expliquer cela aux élèves. Car l’apprentissage pâtit d’un mauvais usage d’Internet – qui en soi présente des potentialités merveilleuses. Ainsi, il est génial d’accéder de partout, presque instantanément, à une infinité de données. Mais cette possibilité tend à réduire notre capacité de concentration et nos efforts de mémorisation. L’immédiat devient ainsi éphémère, et l’on oublie aussi vite qu’on a appris, rassuré par l’idée qu’on pourra retrouver aussi facilement que la première fois l’information en question.

C’est cette forme de consumérisme de l’information qui porte préjudice à l’envie d’apprendre pour ces jeunes. Car apprendre ou penser exige forcément du temps et des efforts. Or beaucoup n’ont pas acquis l’habitude – ou ne voient pas l’utilité – de fournir de tels efforts. A mon sens, ce qu’a souligné Arnaud est donc vrai : il y a une baisse du niveau global, notamment sur le plan méthodologique. Les facteurs sont multiples et touchent à des causes très profondes, que ce soit le creusement des écarts sociaux et le moindre accès au savoir dans les milieux les plus modestes ou, plus largement, le recul de la reconnaissance envers la culture dans notre société.

Quoi qu’il en soit, ce qui motive une majorité de lycéens, ce sont d’abord les notes – qui en soi n’ont pourtant aucun intérêt. Notre travail, c’est donc de faire leur donner le goût d’apprendre ; et, pour cela, il faut les aider à percevoir qu’apprendre permet de mieux comprendre le monde, et que comprendre donne du plaisir. Susciter le plaisir de progresser, de se dépasser : cela me paraît vraiment l’une des missions essentielles des enseignants actuels.

Dans le cas précis les langues vivantes, on peut surmonter la non envie d’apprendre en embarquant les étudiants dans le « concret », ou en leur proposant des objectifs qui dépassent le cadre scolaire, comme les voyages à l’étranger.

C’est en cela que Tremplin IEP apporte une sorte d’équilibre » ?

Ici, on travaille dans une sorte de petit laboratoire. On a des étudiants motivés pour apprendre, même si les niveaux exigés sont élevés. Dans cette formation, nous partons tous du principe que le travail paie, et que les étudiants en sont capables. Qu’ils ont les aptitudes pour se dépasser, et progresser bien au-delà de leur niveau initial. Et, de fait, bien qu’ils galèrent souvent au début, quand ils se rendent compte au final du chemin parcouru, ils sont en général contents, et peuvent être fiers d’eux.

Bien sûr, il y a des facteurs de motivations : l’inscription payante, le concours, les parents, l’émulation collective qui est créée en ligne via le forum ou les réseaux sociaux. Mais il est vrai que toutes les questions pédagogiques sont presque plus faciles à aborder avec les étudiants Tremplin, malgré la dématérialisation de la formation. Ils ont un niveau, et surtout une motivation, qui permettent aussi de mettre en place les choses plus rapidement.

C’est une sorte de respiration pour les formateurs, et un réel stimulant pour réinjecter ça dans nos pratiques quotidiennes, dans mon cas pour le secondaire ou les classes prépa. Par exemple, j’ai mis en ligne sur la plate-forme interne à mon ancien lycée des fiches de méthode, des documents audio ou des cartes mentales pour réaliser des synthèses sur des notions de bac. Je ne l’aurais pas forcément fait, si je n’avais pas noté les progrès sur Tremplin, grâce à ce type d’outils. Tremplin IEP aide ainsi à ne pas baisser les bras au Lycée, cela stimule. D’un certain point de vue, le public est déjà « là », un peu comme lorsque nous enseignions au Pérou, ma compagne et moi. Nous étions au service d’un public d’adultes ou de jeunes motivés et qui payaient cher pour bénéficier de ces cours ; dans ces conditions, privilégiées, on cherche à donner le meilleur de soi-même.

Comment se bâtit la relation avec les Tremplinistes ?

C’est assez cérébral comme échange, forcément, puisqu’il s’agit d’une formation à distance. Souvent, ils demandent des conseils pour savoir comment structurer une fiche pour apprendre le dossier ou autres questions pédagogiques. La notion humaine passe par l’email. C’est vrai que parfois on aimerait bien savoir qui on a en face de soi, et sans doute est-ce pareil pour les étudiants. Mais dans la mesure où nous sommes presque toujours une formation annexe, c’est moins embarrassant ou frustrant que si nous étions une formation numérique qui supprimait totalement les autres. Il est certains qu’à ce moment-là, il faudrait plus de visuels.

Humainement, les étudiants sont courtois, plutôt sympas, nous remercient souvent. J’avoue que c’est agréable et que cela donne envie de continuer, parce qu’ils nous motivent aussi.

A la place des Tremplinistes, j’aurais été très heureux de découvrir Tremplin, en terminale, car ils peuvent découvrir tellement de choses en si peu de temps, ça procure une sorte d’effervescence. J’ai connu cela en prépa littéraire, mais pas avec les mêmes contenus. Et j’aurais aimé apprendre à leur âge ce que parfois je n’ai découvert que plus tard. En tout cas, je rejoins encore une fois Arnaud, quand il dit que Tremplin IEP, c’est une grande aide pour structurer et se forger des méthodes de travail pour le bac et après. Il y a une vraie synergie possible entre la formation et le bac, mais aussi la formation et l’après-bac. Car comme toute préparation, on doit être efficace, sélectionner. Les étudiants qui arrivent à le faire sont armés pour la suite, quoi qu’il arrive. Pour moi, on pourrait faire cette formation, même sans vouloir nécessairement passer le concours.

Avez-vous vu passer le documentaire sur les jeunes (et les articles liés) cette semaine où globalement on parle de la frustration, de la révolte et du pessimisme chez les 18-35 ans, qu’en pensez-vous, qui êtes en contact permanent avec elle ?
http://www.lemonde.fr/emploi/article/2014/02/25/frustree-la-jeunesse-francaise-reve-d-en-decoudre_4372879_1698637.html

Revenons sur le concours en lui-même, une question qui revient souvent parmi les Tremplinistes : est ce que le choix d’une langue qui ne soit pas l’anglais peut ou pas être un atout pour le concours. 

Je ne saurais le dire. Il n’y a pas d’écart statistique notable entre les candidats inscrits dans les différentes langues, et le niveau est élevé dans chaque langue. En tout cas, s’il paraît indispensable de bien parler anglais pour quiconque de nos jours, j’ajouterai juste que maîtriser l’espagnol et la civilisation du monde hispanique est aussi un atout important.  C’est bien de rappeler que l’espagnol est en effet la deuxième langue la plus parlée au monde, derrière le mandarin, et qu’il est porteur d’une vraie dynamique au niveau mondial. Et ce, même si l’Espagne commence tout juste à se relever d’une crise aiguë. Malgré un ralentissement récent de son économie, l’Amérique latine s’impose de plus comme une région qui compte niveau mondial, que ça soit économiquement ou même culturellement.

Quels conseils donneriez-vous alors aux Tremplinistes ?

Je vais d’abord renvoyer à ce qu’a dit Arnaud, car c’est juste : il faut d’abord se concentrer sur ses études principales, avoir confiance en soi et aller à l’essentiel dans l’apprentissage. J’ajouterai qu’il faut penser à s’aérer, et faire autre chose que bachoter, car on ne peut pas survivre sinon. Trop travailler peut être contre-productif, surtout quand on est sous pression. Il faut garder des temps de répits et de pauses cérébrales loin des écrans de toutes sortes, sortir marcher, faire du sport ou voir des gens. Il faut bien s’organiser dans le travail et apprendre régulièrement, mais garder une ouverture sur le monde.

Scolairement j’insiste vraiment sur la nécessité de maitriser la méthode des épreuves, et surtout persévérer, ne pas se décourager, insister.

Arnaud disait qu’on ne peut pas nécessairement réussir, mais que tout ce travail n’est jamais perdu. C’est vrai. C’est un déclencheur pour la suite et je crois que c’est l’apport principal de cette formation.

Merci beaucoup !